Marie-Armelle Beaulieu, « chrétienne orientale par adoption », rédactrice en chef de la revue Terre Sainte à Jérusalem et du site Internet des franciscains de Terre Sainte, a décidé de se lancer dans la bataille pour aider ses frères arabes à obtenir ce « signe fort et populaire dont ils ont besoin pour espérer ».


Quel est l’état d’esprit des chrétiens arabes après le massacre de Bagdad ?
Le massacre de Bagdad aurait pu apparaître comme un attentat de plus. Mais c’est un choc énorme pour tous les chrétiens arabes. Partout au Moyen-Orient, il est de plus en plus compliqué de rester chrétien, de rester en chrétien, de rester comme chrétien. La menace et la pression sont énormes. Ce n’est ni juste, ni normal. Le christianisme est né ici, nous ne sommes pas les "cousins germains" des américains, comme voudraient le faire croire les extrémistes. Face à cela, il y a le sentiment d’une souffrance qui n’est pas reconnue. J’ai entendu un prêtre, le père Moussali, regretter que les souffrances de l’Eglise chaldéenne ne soient pas reconnues par la canonisation de ses martyrs.

Quel est le sens de votre appel à la canonisation des martyrs d’Irak ?

Nous disons à l’Eglise : vous nous demandez la sainteté, reconnaissez-là quand elle est là ! Le martyre est le geste de sainteté par excellence. Nous n’avons pas un seul martyr reconnu par Rome ! Notre démarche est une initiative de simples laïcs, arabes ou non. Elle est le signe de notre aspiration à vivre notre foi sur cette terre. Au moment où la question Qu’allons-nous devenir ? est dans tous les esprits, les chrétiens arabes ont besoin d’un signe fort et populaire pour continuer à espérer. C’est la voix du peuple qui demande ses saints aux évêques et au pape, comme cela se faisait dans les premiers siècles de l’Eglise.

Pourquoi la reconnaissance des martyrs vous semble-elle si urgente ?

Tout simplement parce que ce signe fort et populaire, nous en avons besoin maintenant, pas dans 20 ans ! Nous avons conscience de bousculer un peu les saintes habitudes de Rome, mais je pense que le pape sera heureux d’apprendre que des appels se multiplient pour les chrétiens d’Orient. Nous n’avons pas attendu l’autorisation de la hiérarchie de l’Eglise pour lancer notre pétition, mais nous avons écrit au patriarche Emmanuel Delly, primat de l’Eglise chaldéenne, et au patriarche Mar Youssef Younan, patriarche des syriaques catholiques, pour leur demander de nous aider. Nous attendons leur réponse.

La mobilisation prend-elle de l’ampleur ?

Nous n’en sommes qu’au tout début, nous venons de lancer la pétition sur Internet, relayée par le principal site d’information arabe catholique. Il faut maintenant la faire connaître. Nous y travaillons et nous avons besoin de l’aide de tous. Chacun, arabe ou non, en Orient ou en Occident, peut signer car les saints sont faits pour être universels. Si la Vox populi est forte, ce sera déjà une première victoire et un premier signe d’espoir. Et nous avons besoin d’espérance, plus que jamais.
Propos recueillis par Guillaume de Prémare – Médias & Evangile

Abbé Cyrille Debris : « La Vox populi est encore reconnue aujourd’hui par l’Eglise »

Prêtre du diocèse de Rouen, agrégé d’histoire et diplômé de la Congrégation pour la cause des Saints à Rome, l’abbé Cyrille Debris commente la démarche inédite des chrétiens arabes.

Quelle est la différence entre les martyrs et les autres saints ?

Martyr est un mot grec qui signifie témoin. Le martyr est par excellence un témoin de la foi car il a été tué à cause de sa foi. A partir de l’édit de Milan en 313, on a étendu les canonisations aux non-martyrs, qu’on appelle confesseurs. Pour les martyrs, la seule reconnaissance du martyre suffit pour établir la sainteté. Pour les confesseurs, il faut prouver les vertus de la personne durant au moins les dix dernières années de sa vie.

Quels sont les critères pour reconnaître le martyre ?

Il y a deux critères : que la personne ait été tuée en haine de la foi ; et que des éléments permettent de penser que la personne était prête à mourir pour sa foi. Le premier critère est le plus déterminant. Si le martyre est reconnu, il est inutile de prouver les vertus de la personne, car le sang versé suffit à effacer tous ses péchés.

La demande de chrétiens arabes pour une reconnaissance immédiate des martyrs d’Irak a-t-elle une chance d’aboutir ?

Cette cause vaut la peine d’être menée, même si j’ai du mal à croire que cela puisse être immédiat. Cependant, le pape est souverain et peut librement décider de déroger au droit canon. Quoiqu’il arrive, les initiateurs ne doivent pas se décourager car cela peut quand même aller vite. Cela s’est vu récemment de déroger au délai de cinq ans avant l’ouverture d’une cause, notamment pour Jean-Paul II ; et mère Teresa a été béatifiée seulement 6 ans après sa mort alors qu’elle n’était pas un martyr. Pour des martyrs, cela peut aller encore plus vite car il n’y a pas de procès sur les vertus des personnes ni de miracle exigé pour la béatification ; il y a un procès sur le martyre.

Quels conseils donneriez-vous aux initiateurs ?

Ils ont choisi de s’appuyer sur la Vox populi, c’est très bien car la Vox populi fait partie de la tradition et elle est bien sûr encore reconnue aujourd’hui par l’Eglise. Elle est même très importante, c’est ce qu’on appelle la réputation de sainteté. L’idée de la pétition est bonne : plus les demandeurs seront nombreux, plus grande sera la chance de voir s’ouvrir une cause, puis de l’accélérer. Cependant, ils ont tout intérêt à structurer canoniquement leur démarche. Cela passe d’abord par l’évêque du lieu où sont morts les martyrs.

Comment a évolué la procédure de canonisation au cours de l’histoire ?

Pendant les trois premiers siècles de l’histoire chrétienne, le fait évident du martyre suffisait à rendre un culte. On s’est rapidement mis d’accord sur l’importance du motif : que les personnes aient été tuées en haine de la foi. On conservait précieusement et lisait les gesta des martyrs, on se les échangeait entre églises locales. La reconnaissance de l’évêque a ensuite été nécessaire dès le concile de Carthage en 411. Au cours du temps, on a jugé utile la mise en place d’une procédure. Au début, il fallait surtout prouver la Vox populi. Les premiers procès proprement dits apparaissent au XIIème siècle. La mise en place de l’exclusivité pontificale a été progressive, à partir de 1171, et elle se traduit dans les faits depuis 1588. La procédure s’est construite petit à petit jusqu’à la promulgation du code de droit canonique en 1917, révisé en 1983.
Propos recueillis par Guillaume de Prémare – Médias & Evangile

Guillaume de Prémare – 06 74 40 61 04 – gdepremare@medias-evangile.org - Contact presse
Reproduction partielle ou intégrale autorisée avec la mention : « Source : Médias & Evangile - www.urgencecomcatho.com »