jeudi 5 septembre 2013

Le Supérieur Général des Jésuites critique les Etats-Unis et la France

Radio Vatican | source | Rompant avec sa discrétion habituelle, le préposé général de la Compagnie de Jésus, le Père Adolfo Nicolas, a critiqué en termes forts les Etats-Unis et la France susceptibles d’intervenir militairement en Syrie. Le supérieur général des jésuites, dans une interview publiée le 4 septembre 2013 sur le site de la curie romaine de l’ordre, juge "inacceptable" un éventuel recours à la force en Syrie.

Le religieux espagnol prévient que les Etats-Unis pourraient commettre une "grosse erreur" et déplore que la France, "qui a grandement contribué à la civilisation et la culture", soit aujourd’hui tentée "de conduire l’humanité à faire marche arrière vers la barbarie".

Q. : Le pape est sorti du protocole habituel pour parler en faveur de la paix en Syrie. Que pensez-vous de ce sujet ?

Père Adolfo Nicolas: Je n’ai pas l’habitude de commenter les situations internationales ou les affaires politiques. Mais, dans le cas présent, nous sommes devant une situation humanitaire qui va au-delà des limites normales pouvant justifier le silence. J’avoue, je dois le dire, ne pas comprendre qui a donné l’autorisation aux Etats-Unis ou à la France d’agir contre un pays d’une manière qui, sans nul doute, ajoutera aux souffrances d’une population qui a déjà souffert plus que l’on ne peut l’imaginer. La violence ou les interventions violentes comme celles qui se préparent ne sont justifiables que comme des moyens ultimes utilisés d’une manière telle qu’ils n’atteignent que les seuls coupables. Dans le cas d’un pays, cela est totalement impossible, et c’est pourquoi ce recours à la force me paraît totalement inacceptable. Nous jésuites, nous appuyons l’action du pape à 100 % et désirons du fond du cœur que l’action punitive annoncée n’ait pas lieu.

Q.: Mais le monde n’a-t-il pas la responsabilité de faire quelque chose contre ceux qui abusent de leur pouvoir par des actions contre leur propre peuple, comme dans le cas d’un gouvernement qui utilise les armes chimiques ?

Père Adolfo Nicolas : Cette question en contient en fait trois qu’il convient de séparer clairement. La première porte sur le fait que tout abus de pouvoir doit être condamné et rejeté. Avec tout le respect que j'ai pour le peuple des Etats-Unis, je crois que l’usage précis de la force qui se prépare actuellement est en lui-même un abus de pouvoir. Les Etats-Unis d’Amérique doivent cesser d’agir et de réagir comme s’ils étaient le ‘grand frère’ d’un quartier qui s’appellerait le monde. Une telle attitude conduit inévitablement à des abus, à des chocs violents et à des démonstrations de force devant les membres les plus faibles de la communauté.
La deuxième est que, si des armes chimiques ont été utilisées, il faut encore satisfaire à l’obligation d e montrer au monde, de manière claire, que cet usage est le fait d’une partie en conflit, et non pas de l’autre. Il ne suffit pas qu’un membre du gouvernement du pays qui désire attaquer dise qu’il en a la conviction. Il faut démontrer au monde qu’il en est ainsi, sans laisser quelque doute que ce soit, afin que le monde puisse faire confiance à ce pays. Cette confiance n’existe pas actuellement, et les spéculations ont déjà commencé sur les visées ultérieures que les Etats-Unis pourraient avoir dans ce projet d’intervention.
La troisième est que les moyens considérés comme appropriés pour punir l’abus commis à l’origine - une fois que l’on a montré que tel est bien ce qui s’est passé - ne blessent pas à nouveau les mêmes personnes, déjà victimes. L’expérience du passé nous apprend que c’est impossible… quand bien même on désignerait les victimes par l’euphémisme ‘dommages collatéraux’. Au final, c’est la souffrance des citoyens ordinaires innocents et étrangers au conflit qui augmente. Nous savons tous que le grand souci des sages et des fondateurs religieux de toutes les traditions et cultures est : ‘comment alléger la souffrance humaine ?’ Il est très préoccupant que, au nom de la justice, nous planifiions une attaque qui va augmenter la souffrance des victimes.

Q. : N’êtes-vous pas particulièrement dur à l’égard des Etats-Unis ?

Le Père Adolfo Nicolas : Je ne le crois pas. Je n’ai aucun préjugé contre ce grand pays et, en ce moment même, je travaille avec des jésuites de ce pays dont j’estime beaucoup les avis et l’aide. Je n’ai jamais eu de sentiments négatifs à l’égard des Etats-Unis, un pays que j’admire énormément pour beaucoup de raisons, parmi lesquelles son ardeur au travail, sa spiritualité et sa pensée. Ce qui me soucie le plus est que précisément ce pays, que j’admire sincèrement, soit sur le point de commettre une grosse erreur.

Et je pourrais dire quelque chose de semblable à propos de la France : un pays qui a été un véritable guide pour l’esprit et l’intelligence, qui a grandement contribué à la civilisation et la culture, et qui est maintenant tenté de conduire l’humanité; à faire marche arrière vers la barbarie, et cela en contradiction ouverte avec tout ce qu’il a représenté durant bien des générations. Que ces deux pays s’unissent aujourd’hui pour une aventure aussi horrible est l’un des éléments de la colère éprouvée en bien des pays du monde. Ce n’est pas le fait d’attaquer que nous craignons; ce qui nous atterre, c’est la barbarie vers laquelle nous sommes conduits.

Q. : Et pourquoi parler ainsi maintenant ?

Le Père Adolfo Nicolas : Parce que le problème se pose maintenant. Parce que le pape prend des mesures extraordinaires pour nous rendre conscients de l’urgence du moment. Avoir déclaré la journée du 7 septembre comme temps de jeûne pour la paix en Syrie est une mesure extraordinaire, et nous voulons nous unir à cette initiative. Nous pouvons nous rappeler que, dans un passage de l’Evangile, les disciples n’étaient pas parvenus à libérer un jeune du mauvais esprit, et Jésus leur dit : "Ce type d’esprit ne peut sortir que par la prière et le jeûne". Il m’est très difficile d’accepter qu’un pays qui se considère chrétien - ou en tout cas qui fait référence à ce nom - ne puisse envisager que l’action militaire lorsqu’il se trouve face à une situation de conflit, au risque de conduire le monde, à nouveau, vers la loi de la jungle. (apic/imedia)

(Photo: le Père Adolfo Nicolas, préposé général de la Compagnie de Jésus)

2 commentaires:

  1. Le Père Adolfo Nicolas critique une intervention occidentale qui n'a toujours pas eu lieu; alors qu'il se refuse à condamner l'utilisation des armes chimiques contre le peuple syrien. Ce dernier crime dépasse tout ce que le monde a pu connaître depuis plus d'un demi siècle et il faudrait faire comme si cela n'avait pas eu lieu, en prétextant le manque de preuves? Peut-on nier les centaines d'images publiées, le témoignage des ONG, celui de journalistes sur le terrain. Même les pays amis de Bachar savent ce qu'il en est... L'histoire jugera sévèrement ceux qui diront "nous ne savions pas; nous n'avions pas de preuves", comme elle l'a déjà fait dans des cas similaires...

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  2. Attention! Le Père Nicolas dit bien quand il critique : "les interventions violentes comme celles qui se préparent". Il parle donc d'une situation à venir et non passée.

    Concernant les armes chimiques, je commencerais par rappeler que la diplomatie vaticane est la meilleure du monde. Le Pape actuel est Jésuite et donc, sans trop vous tromper, vous pouvez supposer que le Père Nicolas, supérieur général des jésuites, est bien renseigné.

    Concernant les armes chimiques, je dirais que les gens qui ont des proches en Syrie, savent bien quel camp en a eu recours. A notre sens, le scénario de la Ghouta, le jour de l'arrivée des inspecteurs de l'ONU a été mis en oeuvre pour faire diversion sur l'enquête qui devait se dérouler à Khan-Asser au Nord d'Alep. Dans le cas de Khan-Asser nous avons les certitudes que l'arme chimique a été employé par les rebelles.

    Ce dernier crime est scandaleux mais aussi scandaleux que toute atteinte à la vie humaine qu'elle que soit la méthode employée. Par exemple, une vidéo montrant des rebelles en train d'exécuter des prisonniers à genoux, les mains attachées derrière le dos diffuse ainsi un acte qui est une réelle violation des lois de la guerre et donc du droit international. Les rebelles mériteraient alors des frappes aériennes pour violation du droit international.

    Je ne sais pas de quelles images et de quels témoignages d'ONG parlez-vous, mais si c'est de l'Observatoire Syrien des Droits de l'Homme (OSDH), vous n'ignorez quand même pas qu'il est à la solde de l'Arabie-Saoudite.

    Vous dites : "l'histoire jugera sévèrement ceux qui diront "nous ne savions pas"; nous n'avions pas eu de preuves. On pourrait dire de même de ceux qui frapperont sans preuves. Nous sommes là hors du droit car le droit s'appuie sur des preuves.
    Voilà deux pays, la France et les USA voulant soit-disant punir la Syrie pour violation du droit international, qui usent de procédés violant ce même droit international.

    Notons enfin que parmi les amis du Président Bachar El-Assad, nombreux sont ceux qui savent effectivement car il connaisse le régime, mais qui préfèrent rester de son côté ; la rébellion est dans le crime arbitraire, composée comme elle est de mercenaires étrangers tuant sans état d'âme.

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