samedi 1 octobre 2011

Point de vue - Anatomie de la peur - Par Elie Fayad | 29/09/2011

La peur est mauvaise conseillère, dit le bon sens commun. Qu’elle soit fondée ou pas, déclarée ou au contraire souterraine, enflée ou discrète, elle est toujours mauvaise conseillère.

En ce début du troisième millénaire de l’ère chrétienne, les chrétiens d’Orient ont peur. Et pour cause : en 1920, à la chute de l’Empire ottoman, ils comptaient pour un bon cinquième de la population de la région formée par les États de l’ancien Croissant fertile (Liban, Syrie, Palestine, Jordanie et Irak). Un peu moins d’un siècle plus tard, les chiffres précis manquent, mais il ne fait pas de doute qu’à l’exception du Liban, le cap du dixième ici et du vingtième là a partout été franchi dans le sens du bas.

Cette évolution négative n’est pas en elle-même un diagnostic des éléments constitutifs de la peur des chrétiens ; elle est juste l’expression matérielle de ce diagnostic, en ce sens qu’elle reflète l’ampleur du phénomène consécutif à la peur : l’émigration vers d’autres cieux.

D’emblée, un constat assez troublant s’impose, bien que n’ayant pas, jusqu’ici, remué outre mesure les méninges des historiens, peut-être parce qu’il s’inscrit à contre-courant de nombre d’idées reçues : cette dramatique diminution des effectifs chrétiens dans la région s’est produite durant le siècle qui a suivi la disparition du dernier empire islamique sunnite régi par un pouvoir de type califat.

Qu’on ne vienne surtout pas déduire de ce constat que les chrétiens d’Orient n’ont de perspective de survie que dans un retour au califat. Le règne des Mamelouks, s’attardant pendant plusieurs siècles avant les Ottomans, fut lui aussi quasi fatal pour les chrétiens : en 1516, l’année du basculement de la région du giron mamelouk à celui de la Sublime Porte, les chrétiens ne représentaient, selon des études réalisées en France, que 7 % de la population. C’est donc au cours des quatre siècles suivants que leur proportion allait pratiquement tripler.

Sans vouloir le moins du monde faire l’apologie d’un empire qui, par bien des aspects, fut directement responsable du maintien des peuples qui en dépendaient dans un état d’arriération et de misère, il faudrait néanmoins reconnaître ce fait historique simple : le règne ottoman fut une période d’essor de la présence chrétienne en Orient.

Un constat en amène un autre : en Turquie même, et malgré l’indépendance grecque obtenue en 1830, de nombreuses grandes villes, y compris la capitale de l’Empire, Constantinople, demeurèrent à majorité chrétienne (grecs, arméniens, latins, etc.) jusqu’à la fin du XIXe siècle. Ce n’est, étrangement, qu’avec l’avènement du nationalisme dit « laïc », très précisément en 1908, que la courbe tragiquement descendante de la présence chrétienne fut entamée. Le fait que la date officielle de la chute du régime ottoman n’intervint que douze ans plus tard continue de tromper beaucoup de monde sur la responsabilité des événements de cette période. Ainsi, lorsqu’au milieu de la Première Guerre mondiale, la décision du génocide des Arméniens fut prise, elle le fut par les véritables détenteurs du pouvoir à l’époque, c’est-à-dire les nationalistes « laïcs », et non pas par le régime d’un sultan déjà réduit à l’état de bibelot poussiéreux.

Plus tard, Orhan Pamuk, prix Nobel de littérature, évoquera dans son magnifique livre de souvenirs d’enfance, Istanbul, les espèces de « mini-pogroms » que connaîtront les chrétiens turcs dans les années cinquante et soixante, sans que le régime « laïc » musclé en place n’y trouve à redire. Ces attaques répétées mettront pratiquement fin à une présence chrétienne plusieurs fois millénaire dans ce qui fut la « Deuxième Rome » et l’Anatolie. Si la conquête islamique de 1453 avait mis fin au pouvoir politique chrétien, l’existence physique des chrétiens ne fut, elle, anéantie à jamais que par le XXe siècle « laïc ».


***
Bousculer quelques préjugés historiques ne signifie pourtant pas qu’il faille nier l’existence d’un gros problème islamique poussant en permanence les minorités d’Orient, et en particulier les chrétiens, à s’interroger sur leur devenir. Il est donc parfaitement légitime pour un chef d’Église chrétienne orientale de se faire l’écho de cette interrogation. Sauf que le droit de poser les bonnes questions ne justifie jamais celui de donner les mauvaises réponses.

Hélas, aujourd’hui, au Liban comme ailleurs dans la région, nombreux sont les chrétiens qui s’accrochent encore aux pires réponses. Et la thèse de l’alliance des minorités sous la coupe d’une dictature tyrannique usant de leurres idéologiques et politiques pour justifier son maintien et son hégémonie est sans nul doute la pire d’entre les pires.
Il y a une dizaine d’années, à la « belle époque » de la tutelle syrienne au Liban, un ministre libanais des Affaires étrangères connu pour ses bonnes relations avec Damas affirmait sans complexe – en privé bien sûr – que pour pouvoir s’inscrire dans la durée, le régime des Assad n’a d’autre choix que de gouverner les sunnites par l’arabisme ; autrement dit par la surenchère nationaliste anti-israélienne. D’où la fameuse « moumanaa ».

Or, l’une des caractéristiques majeures que l’on peut observer dans les diverses expressions du printemps des peuples arabes en cours est précisément la démythification de cette « moumanaa ». Peu à peu, celle-ci est mise à nu, dépouillée du verbiage qui s’efforçait de cacher sa nature fondamentalement factice et mensongère.

Que cette feuille de vigne utilisée par les théoriciens de l’alliance des minorités tombe n’est que justice, après tout. Mais la vraie question est ailleurs, elle est d’ordre pratique : une fois la « moumanaa » tombée, derrière quoi s’abriteront les « minorités alliées » ?

Le monde sunnite s’ouvre désormais à nous, dans son immensité et ses contradictions, ses libéraux, ses conservateurs et ses salafistes. À nous de savoir comment traiter avec lui autrement qu’en le stigmatisant d’emblée lorsque nous constatons, effarés, que nous n’avons plus les moyens de le berner.

Or au moins pour ce qui est du Liban, il faut être complètement aveugle ou alors de très mauvaise foi pour ne pas constater que, depuis un certain nombre d’années, il existe un miracle sunnite libanais jusqu’ici unique dans le monde arabe, représenté par la prédominance massive d’un courant libéral au sein de la communauté. Que ce courant soit amené à tâtonner, à commettre des erreurs et parfois même à jouer aux apprentis sorciers avec le salafisme n’autorise personne, même ceux qui contestent – c’est leur droit – sa politique économique et sociale, à douter de son essence libérale.

La démocratie chrétienne a connu beaucoup d’errements avant de devenir ce parti clinquant que l’on retrouve aujourd’hui à la tête de plusieurs gouvernements européens. Le temps n’est-il pas venu en Orient de donner une chance à la démocratie sunnite ?

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